12/07/2016Vivre une autre temporalité, garant de la professionnalité

 

Didier Bertrand, éducateur spécialisé, directeur d’un service de placement familial réagit à l’installation du Haut conseil du travail social.

Depuis 2013, le ministère des Affaires sociales et de la Santé ne cesse de questionner l’exception française que représenteraient les 14 diplômes en travail social, à l’origine d’un projet de réingénierie des diplômes. Or voilà qu’apparaît à l’occasion de l’installation du Haut conseil du travail social un nouveau représentant des organisations professionnelles, l’association France médiation. Cette présence est-elle légitime alors que le médiateur social n’est pas reconnu comme travailleur social ? En offrant un siège à ce réseau d’employeurs, le gouvernement de Manuel Valls participe à une déqualification voire à une disqualification du travail social. Il suffit d’étudier des offres d’emploi de « médiateur social » pour avoir confirmation de l’absence de diplôme référencé (du CAP au DUT), du statut précaire (du CDD de deux mois au CDD de trois ans), de l’imprécision des missions, de l’absence de référentiel professionnel (existe un référentiel des activités de médiation social), d’une subordination au donneur d’ordre, etc. La présence de France médiation au sein du Haut conseil viendrait-elle récompenser un lobbying efficace, en particulier auprès de Brigitte Bourguignon qui avait jugé opportun de rencontrer cette association de 1.500 médiateurs sociaux ? Reconnaître ainsi France médiation est un curieux message à l’adresse des travailleurs sociaux, en particulier ceux qui exercent en prévention spécialisée. Depuis la mise en place des premiers

correspondants de nuit, au milieu des années quatre-vingt-dix, sous un gouvernement de gauche, la question d’une mise en concurrence des interventions a été posée. D’emblée les premiers médiateurs sociaux se sont vus confier des missions à la frontière de la prévention et de la sécurité. Il s’agissait de dépasser des principes de la prévention spécialisée (l’absence de mandat nominatif – la libre adhésion – le respect de l’anonymat – le partenariat – la non institutionnalisation) jugés inadéquats et inefficaces, alors que les discours sécuritaires cherchaient à confondre prévention spécialisée et prévention de la délinquance. Non qualifiés, peu diplômés, les médiateurs sociaux sont soumis aux pressions des élus, des collectivités, instrumentalisés par les politiques locales. Ces nouveaux intervenants sociaux, en proie à la précarité et à la flexibilité, ne disposent d’aucune autonomie professionnelle. Recrutés à partir de compétences « indigènes » ou « incorporées », négociées individuellement, ils vivent des situations de dépendance vis-à-vis de leurs employeurs, prestataires de services à faible
« impact » financier, c’est-à-dire moins disant. Dans cet univers des compétences, où domine l’optimisme à travers la notion discutable d’utilité sociale, nous sommes loin de « C’est la qualification qu’il faut développer (CQFD) » (1) et du pessimisme conflictuel des travailleurs sociaux, en particulier assistants de service social et éducateurs spécialisés.

Déni de réalité

Jusqu’où le gouvernement de Manuel Valls va-t-il aller ? Enfermé dans sa bulle, il ignore le travail social en actes, croit débattre avec l’ensemble des professionnels alors que les participants sont sélectionnés, peu représentatifs d’un champ professionnel qui refuse majoritairement de s’inscrire dans un projet de développement social aux contours incertains, inquiétant mélange de public et de privé, soumis à une logique managériale synonyme d’efficacité et de rentabilité. La méthode gouvernementale a été dénoncée puis rejetée. Les Etats généraux du travail social n’ont jamais eu lieu contrairement à l’affirmation de Ségolène Neuville lors de la présentation du rapport de Brigitte Bourguignon. Alors que se sont exprimés les refus d’une réingénierie des diplômes en travail social, la Commission professionnelle consultative (CPC) du travail social et de l’intervention sociale poursuit ses travaux en catimini : nulle publicité des projets et des débats. Interpellés par le collectif Avenir éducs, les membres de la CPC n’ont pas répondu, à l’exception de deux syndicats, la CGT et FO, et de quelques participants, à titre personnel. Comment oser revendiquer « la participation des personnes » ou « la démocratie participative » alors que sont privilégiés une politique d’experts, l’entre-soi technocratique, les décisions unilatérales ? Lors de l’installation du Haut Conseil du travail social, Ségolène Neuville a ignoré les mobilisations et manifestations des travailleurs sociaux dans toute la France, en prévention spécialisée, en protection de l’enfance, dans la petite enfance ou l’Education Nationale, etc. Elle a cru participer à la reconnaissance du métier d’assistant social en affirmant que l’assistante sociale est « une femme qui a été formée, qui a des compétences techniques très poussées » et, pas seulement, « une femme qui est à l’écoute ». Or être à l’écoute est probablement l’exercice le plus difficile à accomplir pour qui est travailleur social car il s’agit d’être entièrement disponible, c’est-à-dire d’adopter cette attitude bienveillante et compréhensive qui permet de s’intéresser au verbal et au non-verbal, au dit et non-dit… Etre à l’écoute suppose d’accepter une part d’incertitude, d’inconnu, de risque… ce que semblent ignorer celles et ceux qui gouvernent. Emplis de certitudes, de connaissances, ils ne peuvent ni entendre ni voir la singularité que véhicule tout sujet social. L’autre est ignoré, décrit comme passéiste, nostalgique, résistant… La parole de l’expérience est évacuée au profit de la parole de l’expert, imposteur des temps modernes qui conte des lendemains meilleurs, ignorant ou déconstruisant les réalités sociales jusqu’à considérer que la pauvreté « résulterait du cumul de divers handicaps plutôt que de mécanismes socio-économiques d’exploitations et de domination » (2). Rappelons que n’est pas travailleur social qui veut, que devenir travailleur social suppose d’être sélectionné, formé, selon une alternance intégrative qui mobilise les connaissances, les expériences, une culture de la transmission… Ce ne sont pas de protocoles ou de procédures dont ont besoin les professionnels du travail social, ni de référentiels ou de recommandations de bonnes pratiques, mais d’espaces temps pour penser « les jours heureux », pour créer, ce qui suppose d’être à l’écoute de l’autre, dans toute sa singularité et son originalité, sa fragilité et sa complexité…

Accepter une autre temporalité

« Retour à la clinique » a inspiré de nombreuses contributions qui n’ont pas forcément fait débat dans un contexte de domination de la pensée managériale. Faire attention à l’autre ne va pas de soi, les travailleurs sociaux en savent quelque chose : d’une part, par manque de temps (à donner), d’autre part, par manque de reconnaissance. Ce n’est pas la promesse d’accéder au niveau licence, à un diplôme de niveau II ou au cadre A de la fonction publique qui pourrait suffire. Les travailleurs sociaux veulent aussi être écoutés, être impliqués dans la construction de leur avenir, être associés aux définitions de leurs métiers et de leurs missions, ce qui suppose d’accepter la transparence, des débats contradictoires, voire conflictuelles, d’accepter le rejet du développement social tel qu’il est dessiné, c’est-à-dire cette alchimie improbable entre économie, social et solidarité. Les travailleurs sociaux ne sont pas des entrepreneurs sociaux mais des artisans du social tels qu’ils sont apparus lors du récent festival du travail social, où, à l’occasion des nombreuses mobilisations et manifestations, dans toute la France, avec les organisations syndicales ou sous des formes inédites : collectif Avenir éducs, commission action « social-Nuit debout » … Artisans, ils pratiquent l’art de l’écoute mais, au-delà d’une citoyenneté consensuelle, ils défendent une temporalité singulière, une mise en dialogue des différentes formes de savoirs (savoirs de la pratique et savoirs savants), une « altérité conflictuelle » [Dartiguenave & Garnier] (3) d’où peut émerger une « intelligence sociale » [Chauvière] (4).

(1) « Qualifier le travail social. Dynamique professionnelle et qualité de service » – Sous la direction de Michel Chauvière et Didier Tronche – Dunod (2002).
(2) « Le développement social urbain : un travail social pacifié ? » – Sylvie Tissot Sylvie in « Le travail social en débat(s) » – Sous la direction de Jacques Ion Jacques – La Découverte (2005).
(3) « Un savoir de référence pour le travail social » – Jean-Yves Dartiguenave & Jean-François Garnier – Eres (2008).
(4) « L’intelligence sociale en danger. Chemins de résistance et propositions »- Michel Chauvière – La Découverte (2011).

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