14/02/2014Que sont-ils devenus ?

Victor-Gilbert Faraux, conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation.

Educateur spécialisé de formation, j’ai exercé en tant que tel au sein d’établissements éducatifs (institut médico-éducatif, institut médico-professionnel) avant d’intégrer le service de l’aide sociale à l’enfance. A la suite de ces expériences, le désir de repositionner ma pratique professionnelle m’a amené à intégrer l’administration pénitentiaire en qualité de conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation (CPIP). Ce choix, qui, visiblement, était motivé par le souhait d’appréhender un autre cadre juridique, était également lié au constat que nous, équipes éducatives, faisions sur ce que nous estimions être les « limites » de nos interventions.

Pourquoi, selon nous, certains mineurs n’étaient plus “concernés” par nos discours éducatifs ?… Pourquoi, si tant est qu’il faille tout de suite répondre à cette question, considérions-nous qu’ils étaient déjà « trop loin » dans la délinquance et ainsi peu « perméables » à une intervention éducative, et que la « réponse » qu’il fallait apporter devait être tout autre ?… C’était ces adolescents qui avaient, pour certains, « épuisé » toute la « palette » des outils éducatifs… Ces adolescents qui avaient, pour d’autres, été l’objet de placements – quelquefois des échecs… Ces adolescents qui manifestaient leur malaise par des fugues ou des passages à l’acte et montraient un tel refus des institutions qu’ils pouvaient être considérés comme “incasables”…

Je dois dire que les premières situations que j’ai eu à prendre en charge en tant que CPIP m’ont paru être en résonance avec les cas de figure que je viens d’énumérer. A la différence que ma place de CPIP m’amène à porter un autre regard sur ces « anciens mineurs » tombés sous le coup d’une condamnation suite au prononcé d’un jugement. Mes fonctions d’éducateur m’avaient amené à accompagner des mineurs dans le cadre d’une mesure de protection. Mes missions de CPIP m’amènent à intervenir, dans le cadre d’un suivi judiciaire, auprès de personnes placées sous main de justice (PPSMJ) « traînant » derrière elles, pour certaines, leur histoire d’enfant désoeuvré et d’adolescent à la recherche de limites… Des PPSMJ avec des souvenirs d’enfants quelquefois maltraités et qui, devenus adultes, encore dans le conflit, manifestent leur désir de vouloir toujours « régler des comptes »…

En effet, un fort pourcentage de PPSMJ ont bénéficié plus jeunes de suivis éducatifs (ASE, PJJ…). Et quand il faut avec eux évoquer les faits à l’origine de leur(s) condamnation(s), leur rappeler leurs obligations, il y a là encore une résonance. Et ce sont de souvenirs d’enfance, des conflits familiaux et des dynamiques négatives de quartiers vis-à-vis desquels ils n’ont pas pu prendre de la distance qui reviennent à la surface…

N’y a-t-il donc pas une dimension éducative dans ma fonction de CPIP quand il s’agit de « revenir » ainsi sur le passé avec ce PPSMJ pour donner sens à cet accompagnement ? Pour ces « anciens mineurs », la question de la prévention de la récidive semble s’inscrire dans ce rappel auquel il faut souvent procéder et dans ce discours qui semble souvent faire résonance chez eux.

On pourrait peut-être se dire, à partir de ce constat, que la mise en place d’une mesure judiciaire, le « travail d’approche » auquel il faut souvent procéder, le climat de mise en confiance qui est à instaurer, sont des éléments nécessaires pour favoriser le lien, une relative bonne écoute et ce point d’ancrage pouvant donner sens à l’accompagnement vers la réinsertion.

Cettte question, « Que sont-ils devenus ?… », interpelle donc des intervenants socio-éducatifs qui ont été à court de réponses, et en même temps, des politiques sociales qui montrent leur difficulté à répondre aux aspirations de familles, aux sollicitations de jeunes adultes en quête d’avenir, aux besoins de structures scolaires, de formation, d’insertion et autres types d’accompagnements.

Les questions que pose aujourd’hui la fonction de CPIP, à savoir la connaissance de ce métier, la visibilité de nos interventions, la charge de travail, la réflexion et la concertation sur nos pratiques, doivent être entendues et prises en compte. Parce qu’il s’agit de tendre vers ce qui pourrait nous permettre de mieux cerner la question de la prévention de la récidive, notre « mission » première.

« Que sont-ils devenus ? », c’est avant tout la question d’une trajectoire de vie. Quand celle-ci nécessite une intervention, en l’occurrence ici celle d’un CPIP auprès du PPSMJ, dans le cadre d’un suivi judiciaire, peut-elle encore être qualifiée de relation d’aide ?

L’éducateur s’est trouvé confronté, à un moment donné, à la question de la prévention de la délinquance; le CPIP se trouve ici confronté à celle de la prévention de la récidive… Notre réalité professionnelle interroge toutefois, et de la même manière, ces deux intervenants.

 

 

Une réflexion au sujet de « Que sont-ils devenus ? »

  1. FLAGIE Christian

    Votre réflexion interpelle notre pratique et interroge les outils avec lesquels nous intervenons.
    Elle renvoie à l’importance d’une praxéologie qui donnerait sa place à la compréhension des besoins antérieurs aux réponses portées.
    Continuez votre réflexion.
    C.FLAGIE
    I.S.U.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *