24/10/2016L’éduc et le grand frère

Rigaud Laurent éducateur spécialisé, jette un regard ironique et un peu désabusé sur son métier…

– « En fait ton boulot c’est un peu comme “ le grand frère de la télé ” ».
– « Pas vraiment. Le grand frère règle les problèmes, il trouve des
solutions. Moi, je ne règle rien. La plupart du temps, malgré mon
intervention, les problèmes demeurent ».
Sur le coup elle est restée quelque peu estomaquée puis a éclaté de rire
devant cette plaisanterie qui ne manquait pas d’un certain cynisme et
venait témoigner d¹une certaine réalité. Ce jour-là, François Durand,
éducateur spécialisé de son état, se trouve avec sa belle-soeur dans la
cuisine de ses beaux parents pour le repas dominical. Le rire passé, elle rajoute
– « Oui mais alors à quoi vous servez ? »
Il aurait pu répondre – A quoi servent les gendarmes puisqu’il y a
toujours les voleurs ? A quoi servent les médecins puisqu’il y a
toujours les malades ? A quoi servent les politiques puisqu’il y a
toujours les chômeurs ? Mais il s’est contenté d’une réponse pleine de compassion
le présentant tel un héros des temps modernes.
– « Tu sais nous sommes les derniers à nous rendre dans ses quartiers. La
police, les médecins, les pompiers, les réparateurs d¹ascenseurs, plus
personne n’y va. Parfois des jeunes, les guetteurs, nous interpellent
comme le ferait un douanier à un poste frontière. Ils te demandent où tu
vas,  chez qui, refusent parfois que tu passes. Les familles chez qui
nous nous rendons sont les premières à subir la situation.
C’est vrai qu’il n’est pas facile de se retrouver face à eux, d’avoir à
leur rendre des comptes. Parfois, la nuit de François Durand est agitée
lorsqu’il sait qu’il devra, le lendemain, se rendre dans ces endroits.
« Vous savez je ne fais que mon travail », lui a dit un jour un de ces
jeunes qui l’empêchait de rentrer dans la cité. Nul doute, il ne fait que
son travail, un travail d¹esclave sans horizon. Un horizon qui se résume
la plupart du temps à une barre d’immeubles et des esclaves qui ne sont ni
plus ni moins que des enfants sauvages qui se demandent où se trouvent la
loi.
– « Bon ce qu’il y a de bien, c’est que nous, les travailleurs sociaux nous sommes quand
même encore bien reçus dans ces endroits. Nous faisons encore partie des
gentils. Nous jouissons d’une bonne image ».
Cette surenchère dans la compassion à l’encontre de la profession lui a
fait prendre conscience qu’il parlait à la première personne du pluriel
alors que François Durand se refuse généralement à être corporatiste. Il
le crie assez souvent à qui veut ou peut bien l’entendre : « Putain ! Ce sont
les premiers à demander aux autres de se remettre en question mais vas
interroger un éducateur ou une assistante sociale sur sa pratique et tu
vas voir comment tu vas être reçu ! »
« Tu sais François, il y a un moment pour penser et un moment pour
travailler ! », lui a dit un jour une collègue, Marjorie Bourbonnille,
assistante sociale de son état. Nul doute, elle ne fait que son travail.
Un travail de socialisateur sans horizon, un horizon qui se résume la
plupart du temps à un écran d’ordinateur et des socialisateurs qui ne
sont ni plus ni moins que des agents qui oublient insidieusement où se
trouve la loi.

Comme le grand frère, mais sans les caméras, les travailleurs sociaux
s’agitent, transpirent, se bougent, remplissent leurs agendas, voient et
revoient les familles, cherchent des solutions, veulent résoudre les
problèmes mais, à tenir cette fonction socialisante, ils s’épuisent et ne
travaillent pas à tenir une fonction éducative.

Quant au grand frère, nul doute, il ne fait que son travail. Un travail
de grand couillon sans horizon, un horizon qui se résume la plupart du
temps à un écran de télévision et des grands couillons qui ne sont ni
plus ni moins que le reflet d¹un marché qui, aujourd’hui, fait la loi.

Une réflexion au sujet de « L’éduc et le grand frère »

  1. DERRADJI

    Pour moi ce texte devrait être médiatisé et vulgarisé pour le plus grand nombre. Quelle force!!

    Répondre

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