14/02/2014« La reconnaissance n’est plus à la mode »

Travailleuse sociale à la recherche d’un emploi, titulaire d’un master en sciences de l’éducation et pratiquant la langue des signes française depuis 6 ans

Juillet 2011. Voilà, c’est fait. Entretiens d’embauche, visite de l’établissement, il ne me reste plus qu’à signer mon contrat, mais c’est bon, je suis officiellement embauchée au sein de ce foyer pour adultes sourds avec troubles associés. Sur le papier, c’est écrit : « Qualité : auxiliaire de vie     sociale ».

Fraîchement sortie d’une année au sein d’une classe bilingue (1) en tant qu’auxiliaire de vie scolaire et mon master (2) en poche, j’arrive pleine d’envies, d’idées, et surtout d’idéaux. J’ai bien appris mon texte (loi 2002-2, loi du 11 février 2005, notion de projets…), mais la mise en pratique se révèle moins évidente. Il faut bien l’avouer, entre la théorie apprise en fac et les réalités du terrain, il y a tout un monde. Mais l’équipe que j’intègre est dynamique, soutenante et très formatrice et me permet de prendre ma place tranquillement.

Le temps passe et je m’aperçois petit à petit que la structure chaleureuse du début n’est pas aussi belle que la devanture le laissait deviner. Plusieurs sujets commencent à poser question, des détails au début, que je n’avais pas su voir d’entrée de jeu, qui s’accumulent, qui laissent place à de réels sujets problématiques et je finis par me demander s’il faut fermer les yeux, si les valeurs que je souhaite défendre ne sont finalement que les beaux idéaux d’une jeune professionnelle sans trop d’expérience. Mais les collègues font le même constat que moi, il y a de vrais dysfonctionnements au sein de l’institution. Communication, projets des usagers, projet d’établissement, sécurité, propreté des locaux, respect, reconnaissance… difficile de diagnostiquer l’origine du problème avec un seul terme.

A force de revendications, la situation finit par devenir conflictuelle. Tout le monde n’est pas d’accord au sein de l’institution, le dialogue de sourds est lancé. Les sourds, eux, ceux qui habitent là, qui travaillent là, passent plus ou moins à travers les mailles du filet, ou du moins le montrent plus ou moins. Ils ne sont pas dupes, les sourires crispés, les projets reportés, les arrêts maladie, ils voient bien que quelque chose cloche. Mais la notion de bientraitance, ils n’ont pas appris ce que cela voulait dire, « heureux sont les ignorants »… ou pas. La notion s’est perdue dans les couloirs du foyer.

Décembre 2013. Voilà, c’est fait. Courrier de démission envoyé. Je vais voir ailleurs si mes valeurs peuvent encore être défendues dans une autre structure. Pour celle-ci, je jette l’éponge. A tort peut-être. Avec soulagement aussi. Des regrets ? Non. Ou plutôt si, un seul. Celui de n’avoir pas pu améliorer finalement la situation des personnes avec qui je travaillais, ces usagers, sourds, schizophrènes, psychotiques, blancs, noirs, hommes, femmes, juste humains. Humains avec un grand H et riches de cette diversité qui les compose.

« La reconnaissance n’est plus à la mode », nous a-t-on dit. Je leur suis infiniment reconnaissante, à ces Humains, de m’avoir ouvert les yeux sur cette partie du monde que je connaissais si peu et qui compose notre société aujourd’hui.

 

(1) Classe bilingue français-langue des signes (dispositif Education nationale), accueillant des élèves Sourds et alors gérée par un professeur sourd et un professeur entendant.

(2) Master en sciences de l’éducation, option « Concevoir, développer et évaluer des dispositifs d’éducation familiale et d’interventions socio-éducatives ».

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